Libération prend position

Par Daniel Borrillo

Juriste, spécialiste de bioéthique

Dans le biopic de Taylor Hackford consacré à Ray Charles, monstre sacré de la musique américaine et figure de la soul, une scène fondatrice frappe par son intensité. Devenu aveugle à l’âge de 7 ans, le jeune garçon trébuche dans la maison familiale. Alors qu’il appelle sa mère au secours, celle-ci reste immobile et refuse d’intervenir malgré ses larmes. Elle le pousse à écouter les bruits ambiants, à toucher les meubles et à se repérer par lui-même. Sans occulter la cécité de l’enfant ni la douleur qu’elle engendre, sa mère refuse de réduire son fils à son handicap. Cet amour exigeant délivre une leçon essentielle, car le monde ne s’adaptera pas à l’épreuve du jeune garçon, et c’est à lui seul qu’il appartient de conquérir son autonomie.

A l’opposé de cette éducation tournée vers la liberté, se dresse la figure tragique de Clémentine dans l’Arrache-cœur de Boris Vian. Terrorisée par les périls du monde extérieur tels que les microbes, les chutes ou la méchanceté des hommes, cette mère choisit une voie radicale. Plutôt que d’armer ses trois fils pour affronter la vie, elle décide d’annuler le monde autour d’eux, finissant par les enfermer dans des cages dorées afin de les préserver de tout dommage.

Recours systématique au principe de dignité de la personne humaine

Ce modèle inquiétant s’impose dans nos démocraties contemporaines comme une véritable doctrine politique. Ainsi, sous couvert de protection, l’Etat s’est transformé en une mécanique normative particulièrement toxique. Le pouvoir prétend encadrer nos existences, orienter nos choix et guider nos consciences au nom de notre propre intérêt. Par conséquent, la sécurité, la prévention du risque et la santé morale supplantent progressivement l’exercice autonome des libertés individuelles. Cette dynamique repose quasi exclusivement sur le recours systématique au principe de dignité de la personne humaine. Bien qu’on présente souvent cette notion comme une règle indiscutable pour trancher les débats complexes, elle s’avère extrêmement floue.

En réalité, l’argument de la dignité a ceci de particulier qu’il permet de tout justifier, y compris des positions diamétralement opposées. Si l’on observe le cas de la prostitution, certains y voient une atteinte flagrante à la dignité par l’instrumentalisation du corps, accusant soit le client qui exploite la détresse, soit la personne prostituée qui dégrade sa propre humanité. Néanmoins, à l’inverse, priver une personne majeure et consentante de sa capacité d’arbitrage au motif de sa propre dignité revient tout autant à contester sa maturité et sa conscience, détruisant ainsi la qualité d’être autonome à laquelle s’attache précisément cette dignité.

Cette même contradiction éclate au grand jour dans le débat relatif à la fin de vie et à l’aide à mourir. En effet, d’un côté, les partisans de la légalisation invoquent un droit fondamental à mourir dans la dignité afin de permettre à un individu de choisir son issue lorsque sa situation devient intolérable à ses propres yeux. Mais d’un autre côté, les opposants rétorquent que faire droit à une telle demande de mort constituerait précisément un manque de respect pour la valeur intrinsèque et indisponible de l’humanité chez le malade, si bien que l’aide apportée par un tiers conserverait un caractère fautif malgré le consentement exprimé. Ainsi, deux interprétations radicalement opposées d’un même principe lui font dire une chose et son contraire.

Dans le même ordre d’idées, la récente décision du Conseil d’Etat relative à la fermeture administrative des gangs bangs de la Factory, un établissement organisant des soirées libertines à Paris (1), offre une illustration frappante de ce basculement. A cet égard, la haute juridiction estime que certaines pratiques peuvent porter atteinte à la dignité humaine, indépendamment de toute contrainte. Dans le cas d’espèce, les femmes participantes avaient pourtant donné un consentement révocable à tout moment, et l’établissement n’avait fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire en quinze ans d’activité. Le Conseil d’Etat réaffirme ainsi l’existence d’un principe moral supérieur capable de neutraliser la volonté individuelle, s’inscrivant dans le prolongement direct de la jurisprudence de 1995 sur le «lancer de nains» de Morsang-sur-Orge.

Formule incantatoire

Cette dérive suscite de vives inquiétudes chez les défenseurs des libertés fondamentales. En substituant une dignité objective et imposée à une dignité subjective fondée sur l’autonomie individuelle, la justice administrative ressuscite une forme de police des mœurs. La neutralisation du consentement libre et éclairé d’adultes majeurs transforme alors la protection en infantilisation. Dès lors, si la dignité humaine suffit à interdire un espace de sexualité consentie, c’est l’ensemble des pratiques non conventionnelles, allant du BDSM aux établissements échangistes, qui se retrouve menacé de suspicion.

Au fond, le principe de dignité agit aujourd’hui comme une formule incantatoire, un signifiant flottant dont la profération sert principalement à asseoir l’autorité de celui qui s’en réclame. L’artifice rhétorique se révèle redoutable car, en s’érigeant en gardien de la dignité, l’Etat se pose en sauveur de l’humanité, disqualifiant au passage quiconque conteste ses décisions comme un ennemi des valeurs fondamentales. De cette manière, le pouvoir s’autorise à décréter ce qui est dégradant ou acceptable en dehors de toute atteinte à autrui. En prétendant empêcher les citoyens de se nuire à eux-mêmes, l’Etat ne se contente plus de protéger la société contre des dommages objectifs. Il définit plutôt ce qui est moralement acceptable pour l’être humain, allant jusqu’à s’opposer à la volonté de l’individu lui-même.

Par conséquent, la dignité humaine, conçue à l’origine comme un rempart contre les violences et l’oppression subies, devient un instrument d’inquisition. D’ailleurs, cette logique rejoint une tendance idéologique plus vaste. En traquant la domination dans le moindre rapport social et en invalidant le consentement individuel, lequel est systématiquement suspecté d’être aliéné, le discours public enferme les êtres dans un statut figé de victime par essence. Dès lors, il ne cherche plus à donner les moyens d’affronter le monde ou de surmonter les épreuves, mais décrète plutôt l’impuissance structurelle des personnes.

En confisquant la responsabilité individuelle au nom d’un devoir de protection, ce nouveau paternalisme infantilise le citoyen au lieu de l’émanciper. Le véritable impératif éthique réside dans l’autonomisation des individus, et non dans leur assignation à résidence dans une prétendue fragilité. Le choix qui s’impose aux démocraties est désormais sans appel, car il tranche entre la soumission envers une morale d’Etat et l’exercice exigeant d’une liberté individuelle pleinement assumée.

(1) Conseil d’Etat, 5ᵉ et 6ᵉ chambres réunies, 15 juillet 2026, société Z Machine (Affaire de «la Factory»).

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